Halala, Bordage
Autant le dire tout de suite, niveau SF, il y a deux genres que j'adore : la dystopie et l'uchronie. Etant donné que je kiffe l'histoire et la politique, la simple évocation d'un monde totalitaire ou d'un scénario à base de "what if?" suffit à me faire piailler comme une collégienne devant une vidéo de Justin Bieber. Alors, imaginez ma réaction lorsque j'ai découvert Ceux qui sauront, de Pierre Bordage : une uchronie donnant naissance à une dystopie ? "Mais... mais... cet homme est un génie !", me suis-je exclamé.----------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------

Il faut dire que lorsqu'il s'agit de Pierre Bordage, je suis assez bon public : adolescent, j'ai adoré Wang, Les guerriers du silence et Atlantis, et plus récemment, j'ai dévoré le cycle de L'enjomineur. Alors, lorsque j'ai lu le quatrième de couverture de Ceux qui sauront, je n'ai pu m'empêcher de balancer une liasse de billets à mon libraire en hurlant "Take my money!" avant de rentrer chez moi avec le bouquin sous le bras. Une uchronie dans laquelle la République française s'est effondrée, laissant la voie à une seconde Restauration ultra-réactionnaire ? Check. Une dystopie dans laquelle la noblesse a confisqué toute forme de progrès - éducation, électricité, essence, internet - pendant que le peuple crève de faim ? Check. Tout cela ne pouvait être que positivement génial.
Les guerriers de l'invraisemblance
Et pourtant. Peut-être est-ce parce que ce roman s'adresse à la base à un public jeune, mais Ceux qui sauront m'a donné l'impression d'être bâclé, en deçà de ce à quoi Bordage m'a habitué. Il y a cette uchronie d'abord, qui, s'il elle avait tout pour réussir, me paraît branlante.
L'évènement à la base du monde alternatif du bouquin est le retour au pouvoir du parti de l'ordre et de ses monarchistes en 1882, après l'assassinat de Léon Gambetta et l’exécution publique de Jules Ferry. Légèrement échauffés après les révolutions de 1789, 1830, 1848 et 1871, les royalistes décident de tuer toute contestation dans l'œuf en interdisant aux prolos l'accès au savoir, et plus généralement en établissant un régime totalitaire à la 1984. Jusque là, ça marche plutôt bien, et il faut dire qu'il est rafraîchissant de découvrir une uchronie qui ne parle pas de nazis ayant gagné la Seconde guerre mondiale grâce à des dinosaures ou à des robots géants...
Le problème, c'est que l'uchronie dystopique de Pierre Bordage en fait un peu too much. Qu'un régime totalitaire contrôle ses citoyens, les arrête, les déporte, okay, c'est la base du boulot. Qu'il empêche toute forme d'avancée sociale ou technique pendant 120 ans, laisse 95% de la population vivre dans la misère ou massacre des dizaines de milliers de manifestants pacifiques au vu et au su de tout le monde, sans le moindre prétexte, sans la moindre justification, sans que le pays ne parte complètement en sucette, c'est par contre un peu trop gros. Les dirigeants du royaume de France de Ceux qui sauront sont bien plus cinglés et bien plus stupides que ceux de 1984, du Meilleurs des mondes ou de Fahrenheit 451. Parce qu'ils font absolument n'importe quoi.
Ceux qui s'ennuient sec
Là, je blâme Pierre Bordage, qui semble parfois prendre plaisir à en faire trop, en saupoudrant ses récits avec des bonnes doses de sordide et de violence. Mais ce qui marche dans Wang - un récit de SF outrancier - ne prend pas vraiment dans Ceux qui sauront, qui se veut être un bouquin plus malin. "Un détail qui n'intéresse qu'un parasite venu de science politique", me direz-vous. Un problème qui porte atteinte à la crédibilité du monde du bouquin, répondrais-je tout de go, droit dans mes bottes.
Et encore, s'il n'y avait que ça. Je serais prêt à oublier cet aspect si le reste de l'ouvrage se montrait à la hauteur. Et, c'est là que le bât blesse le plus : Ceux qui sauront est ennuyeux et mal ficelé. La moitié des péripéties que connaissent les deux personnages principaux (Jules, un prolo qui a apprit à lire, et Clara, une fille de la haute un peu autiste) semblent totalement détachées du reste de l'histoire, comme placées là afin de faire du remplissage. Au contraire, la conclusion arrive elle trop vite, et le seul évènement important par rapport à l'uchronie (la manifestation devant le palais de Versailles) est littéralement amené en une ligne, en plein milieu d'un chapitre. Et je ne parle pas du fait qu'à aucun moment je n'ai ressenti le moindre attachement pour les deux gus qui servent de héros. Ce n'est pas que je les déteste, comme j'ai pu détester Cersei dans le Trône de Fer de G. R. R. Martin. C'est juste que je me tape de ce qui leur arrive.
Beaucoup de bouquins de SF ont du mal à démarrer, à présenter le contexte et les personnages. Je vais donc laisser le bénéfice du doute à Ceux qui rêvent, le deuxième opus de la série. Qui sait, peut-être que les arcs narratifs terminés prématurément dans ce premier volume connaîtront un nouveau développement, peut-être que l'uchronie sera un peu moins branlante et un peu plus mise en avant, et peut-être que les personnages deviendront plus attachants et moins neuneus. Et peut-être me fais-je des idées.
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